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Au service de la République

Samedi 9 avril 2005

Il y a quelques mois, nous nous sommes retrouvés sans Vice-Consul Honoraire du désert. Pour ceux qui se demandent ce qu'est un Vice-Consul honoraire, il s'agit d'une personne qui a reçu un précieux tampon du ministère de l'Intérieur à Paris, avec lequel elle peut faire de belles signatures sur des certificats de vie, ou moins drôle, des certificats de décès. Son numéro de téléphone figurant aussi sur le site Internet du Consulat local, elle a aussi l'honneur (honorifique signifiant, bien sûr que vous n'êtes pas payé) de recevoir des coups de fil à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, venant de touristes Français perdus ou dans une situation de détresse et qui croient encore que le Consulat est là pour s'occuper d'eux. Bref, cette situation n'était pas due au fait qu'aucun candidat ne s'était présenté pour remplacer F. à cet honneur purement honorifique, mais plutôt parce que le processus de remplacement est tellement long qu'il a pratiquement pris un an. La population locale, déboussolée par ce petit intermède a eu bien du mal à se faire à la situation qui heureusement, n'était que provisoire. Ne comprenant pas que le poste occupé par F., que je remplace sans être ce fameux Vice-Consul honoraire, n'était pas celui de Consul, ils ont eu bien du mal à accepter que je ne puisse satisfaire à leurs petits desiderata. Voici un petit échantillon de ce que j'ai pu entendre quasi-quotidiennement pendant cette période de vide. Et bien croyez moi ou non, ça me manque!

 

-         "Bonjour Mademoiselle, elle est pas là Madame F.?".

-         "Non, Madame, F. ne travaille plus ici et c'est moi qui la remplace."

-         "Bon, mais je suis bien à l'Agence consulaire?"

-         "Non, Madame, vous êtes au Centre Culturel".

Je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase que déjà, la vieille (ce sont toujours des vieilles) me répond d'une voix hargneuse que c'est la même chose.

-"Non, ce n'est pas la m…"

-"Bon, mais comment vous appelez-vous?"

-"Madame K., mais je suppose que vous venez pour un certificat de  vie?"

-"Ah, Mademoiselle K. (ben oui, on me donnerait 16 ans!!!!), vous êtes bien mignonne… Non, je viens pour ma retraite, voyez-vous, tous les 6 mois, il faut que je fasse signer cette feuille (pour illustrer ses propos, elle commence à vider le contenu de son sac sur mon bureau). Pour montrer que je vis encore, quoi, et pour qu'ils continuent à me payer ma pension. Vous comprenez?

-"Oui, je comprends tout à fait, vous avez besoin d'un certificat de vie."

-"Appelez ça comme vous voulez effectivement, et je venais donc chez Madame F. pour qu'elle me le fasse. Ah, qu'est-ce qu'elle était gentille cette petite Madame F., mais pourquoi qu'elle nous a pas dit qu'elle partait. Alors maintenant, c'est vous qui allez me le signer, c'est ça?

-"Heu, non, c'est-à-dire, que, c'est un peu plus compliqué. Voilà, pour bien comprendre, il faut que je vous dise que je remplace F. dans ses fonctions au sein du Centre Culturel. Il se trouve qu' F. était, par ailleurs, Vice-Consul honoraire, mais moi je ne le suis pas, donc je ne peux pas tamponner votre document."

A l'annonce de la nouvelle, je vois le visage de la vieille s'assombrir. Il reflète un mélange de lassitude, de peur à l'idée de ne pas recevoir sa pension à temps et de colère fasse à ces complications administratives inopinées. Elle est d'ailleurs sans doute en train de se dire que je ne lui dis ça rien que pour l'embêter, ou alors elle pense déjà que si elle insiste, je vais sortir le tampon magique et lui signer son bout de papier!

-"Mais enfin, ce n'est quand même pas compliqué de signer ce bout de papier. Madame F. au moins, elle était gentille, elle. Vous vous rendez compte, mais comment que je vais faire, moi, si je renvoye pas ce papier avant demain on me coupe ma pension à moi.

-"Je m'en rends bien compte et j'en suis bien désolée croyez moi,  mais la seule chose que je puisse faire pour vous, si vous voulez bien m'écouter calmement, c'est vous expliquer la marche à suivre."

-"Mais pourquoi qu'elle veut pas me signer mon truc? Mais c'est un monde ça!"

La vieille dame se déplace en général accompagnée de son mari qu'elle prendra à témoin à ce moment précis. Ce dernier, comme un fait étrange, complète sa femme de façon parfaite: elle est grosse et agressive, il sera petit et discret.

"Mais écoute donc Madame K. et laisse-là t'expliquer ce qu'il faut faire."

"Tout d'abord", laissez moi vous expliquer une première chose. Ce n'est pas que je ne veux pas signer votre papier, c'est que je ne PEUX pas. F. vous signait votre papier, parce qu'elle était gentille, certes, mais aussi, parce qu'elle avait un tampon qui lui avait été remis par le Consulat de France, qu'elle pouvait utiliser à cette fin et qui était reconnu par votre caisse de retraite. Moi je veux bien vous signer ce papier, mais ma signature n'a aucune valeur, puisque je n'ai pas ce tampon consulaire. Vous comprenez? Ma signature n'aura pas plus de valeur que celle de votre épicier ou de votre voisin."

-"Mais je ne veux pas demander à l'épicier de signer cette lettre, en plus qu'il est même pas français."

A ce moment là, vous hésitez entre rire et vous énerver. Mais évidemment, vous êtes conscient du fait que ni l'une, ni l'autre de ces réactions ne risque d'améliorer la situation. Vous respirez un grand coup, vous vous demandez mentalement si elle le fait exprès dans l'espoir d'arriver à obtenir son papier ou si vraiment elle ne comprend rien. Et une fois que vous vous êtes assuré que la phrase suivante sortira sur un ton assez courtois pour les circonstances, vous vous remettez à parler.

-"Je ne vous demande pas de faire signer votre lettre par votre épicier, j'essaie simplement de vous expliquer que ma signature n'a aucune valeur et que c'est la raison pour laquelle je ne vais pas vous signer votre papier, même si vous continuez à insister. Maintenant, laissez moi vous expliquer la marche à suivre, parce qu'il existe tout de même des moyens d'obtenir un tampon qui sera reconnu par votre caisse."

C'est le moment où, pour la deuxième fois, le petit papi entreprend d'ouvrir la bouche et avec toute la douceur sans doute conférée par une très longue expérience du mariage, il recommande à son épouse d'écouter Madame K. Comme revenue à la raison, elle semble maintenant résignée et décidée à se taire pour me laisser le temps de lui expliquer. Mais sa bouche serrée à outrance est là pour me rappeler qu'elle ne s'en laissera pas compter et qu'elle est furieuse. Il vaudrait mieux pour moi que j'aie une bonne explication à lui donner!

-"Tout d'abord, cette situation dans notre ville n'est que temporaire. Le successeur d' F. a déjà été désigné par les services consulaires de la capitale, mais c'est un processus assez long. Il faut d'abord que Paris donne son accord, ensuite, la personne pressentie devra rencontrer le Consul puis l'Ambassadeur et ce n'est qu'après qu'elle recevra son tampon. Cela devrait prendre un mois ou deux, tout au plus (en fait, ça en a pris 10!). Ensuite, la situation redeviendra comme avant, c'est-à-dire qu'une fois par semaine, il y aura une permanence, chez lui et qu'il sera à nouveau possible de faire signer rapidement et facilement un certificat de vie."

-"Une fois par semaine? Mais pourquoi? Madame F. elle était là bien plus souvent. Et puis vu comme il doit être payé, c'est honteux de laisser les gens attendre comme ça." (Ai-je besoin de vous rappeler que la personne en question le fait sur une base purement bénévole, heu je voulais dire honorifique).

-"C'est pourquoi, en attendant que la situation soit réglée et que notre région bénéficie à nouveau d'un Vice-Consul honoraire, le Consul se déplace une fois par mois. D'ailleurs, vous l'avez raté de peu, il était là la semaine dernière. Il reviendra donc dans trois semaines."

-"Il était là la semaine dernière? Mais pourquoi qu'on m'a pas prévenue?"

-"Et bien peut être simplement parce que je ne savais pas que vous aviez besoin des services consulaires et que je ne peux pas, à chaque visite, appeler les quelques milliers de français de la région pour le cas où, par hasard, ils auraient besoin de ses services. Maintenant, si vous me laissez votre numéro de téléphone, je vous rajoute à la liste des personnes qui attendent la prochaine visite et je vous appelle dès que nous avons une date."

-"Mais je ne peux pas attendre trois semaines, moi, il faut que mon papier parte ce soir sinon on me coupe ma pension. Vous savez ce que ça veut dire, si on me coupe ma pension?"

-"Je suis absolument désolée, je comprends tout à fait les conséquences pour vous et c'est pour cela que si vous me laissez terminer, je suis sûre qu'on va pouvoir trouver la solution. Tout d'abord, si votre papier arrive un peu en retard, on ne va pas vous couper votre pension tout de suite. Vous la recevrez un peu en retard, mais vous la recevrez tout de même. C'est quand même le principal. Mais si vous ne voulez pas attendre trois semaines, alors il vous reste deux solutions. Vous pouvez aller à la mairie, ils vous feront un certificat en anglais qui sera reconnu par votre caisse d'assurance."

-"Je peux pas aller à la mairie, il faut faire la queue toute la journée, j'ai 76 ans moi, Mademoiselle, je ne peux pas rester debout toute la journée avec mon arthrose." Pour illustrer ses propos, la vieille dame entreprend en général d'enlever ses chaussures pour me montrer ses pieds déformés par l'arthrose, expliquant avec forces détails que chaque pas lui cause des douleurs insupportables, ajoutant aussi que sans sa pension, elle ne sera pas en mesure d'acheter les cachets qui pourraient la soulager. "Madame F., elle, me faisait mon coup de tampon tout de suite, j'avais pas besoin d'attendre."

-"Je sais bien, mais malheureusement F. n'est plus là, alors nous allons calmement essayer de chercher comment résoudre au mieux votre problème. Ne vous inquiétez pas, nous allons trouver une solution. Une autre possibilité consiste à vous rendre au Consulat le plus proche, on pourra vous tamponner votre certificat rapidement."

-"Mais je n'ai pas de voiture, moi. Je peux quand même pas prendre les transports en commun. Vous savez combien ça coûte un taxi pour aller jusque là-bas?

-"Et vous n'avez pas un proche qui pourrait vous conduire en voiture?"

 -"D'ailleurs, je suis venue en taxi ici, vous croyez que ça m'amuse à moi, de payer un taxi et en plus, je ne peux même pas avoir mon tampon. En plus, j'étais déjà venue hier et il n'y avais personne."

-"Je ne travaille pas le lundi. Pourquoi vous n'appelez pas avant de venir?"
- "Mais j'ai appelé, mais comme personne répondait, et bien j'ai décidé de venir!"

-"Mais si personne ne répondait, ça voulait peut-être dire qu'il n'y avait personne!"

Là la vieille commence à trouver que j'exagère vraiment et à cours d'argument, le souffle coupé, elle me répond:

-"Mais de toute façon personne répond jamais quand je téléphone!"

Sentant qu'argumenter ne sert à rien je tente le tout pour le tout et je décroche mon téléphone.

-         "Ecoutez, il y a une dernière solution. Je vais téléphoner à votre Caisse de Retraite en France, leur expliquer la situation et que vous aurez un peu de retard, mais que vous êtes bien vivante et qu'ils ne doivent pas vous rayer de leur liste. De cette façon, vous pourrez être rassurée sur le fait que vous recevrez bien votre pension, même si c'est avec un peu de retard. Faites voir votre lettre que je trouve le numéro de téléphone… Mince, c'est un numéro vert, on ne peut pas appeler les numéros verts de l'étranger. Attendez, je vais chercher leur numéro sur Internet et je vais les appelez. Pourquoi vous ne vous asseyez pas pendant ce temps et servez-vous quelque chose à boire."

Là, invariablement, la vieille répond à la proposition - pourtant honnête - en maugréant quelque chose d'incompréhensible et en se redressant. Elle resserre les jambes, garde son air sévère afin de bien montrer qu'elle n'a pas l'intention de fléchir et qu'elle ne sortira pas de la pièce tant que sa situation ne sera pas réglée. Pendant ce temps, son mari, qui me lance depuis quelques minutes des sourires gênés lui amène un grand verre d'eau qu'elle refuse d'un air agacé. Posant sa casquette sur le côté de mon bureau, il se met à le siroter lentement afin de se donner une contenance.

-"Voilà, j'ai trouvé, Caisse … au Mans, 7 rue … c'est bien ça?

-"Mais j'en sais rien, moi, vous avez qu'à regarder sur la feuille!"

Après quelques minutes d'une discussion au téléphone, j'ai expliqué la situation à une aimable employée de la caisse de retraite qui nous rassure et conseille à cette dame d'envoyer un courrier avec le numéro de son dossier afin que tout soit en ordre. Sans même prendre un ton plus doux, la vieille me demande de rédiger et de poster la lettre pour elle. C'est qu'elle a un peu oublié le français, pendant tout ce temps et en plus, à 76 ans, elle ne peut pas aller faire la queue à la Poste. Je lui assure… avec le sourire… que sa lettre partira le jour même. Elle est satisfaite elle peut partir, en se gardant bien de remercier ou de dire au revoir. Elle est bien trop furieuse.

 

Par Madame K.
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