Dimanche 8 mai 2005

Il y a déjà quelques temps, quand Caphouf' n'était pas encore harcelée par ses collègues de bureau et avait encore un peu de temps à me consacrer, nous avions eu la conversation emessenesque suivante:

 

Caphouf': "Tu connais Peter Handke?"

 

Moi: "Ah ouais je l'adore…"

 

Je ne saurais plus dire ce qu'il s'est passé mais quelque chose m'a immédiatement alertée. Etait-ce un long blanc de l'autre côté de mon écran? Un "ah bon" étonné ou une toute autre réaction? Je ne sais plus, mais j'ai rapidement compris que j'avais dit une connerie! Je remonte dans la conversation et je m'aperçois qu'en lisant Peter Handke, j'ai pensé Stephan Zweig… Pas tout à fait pareil mais bon, ne sont-ils pas tous les deux Autrichiens? Et puis, comme j'ai encore plus de mal à me souvenir des noms qu'à me souvenir des physionomies, à ce moment là, c'est l'image du "Loup des steppes", de Hermann Hesse me traverse l'esprit. On s'éloigne… Voilà un bouquin que j'ai lu à 15 ans, auquel je n'ai évidemment rien compris et dont je ne garde naturellement aucun souvenir si ce n'est une certaine impression de malaise. Je lance un timide:

 

"Ah oui, il serait pas un peu facho sur les bord?"

 

A peine ai-je envoyé ma réponse que je réalise ma nouvelle erreur, je suis en train de taper une rectification explicative quand je reçois la réponse de Caphouf", un très étonné "mais… comment tu le sais?????????"

 

Mais voyons, ma Caphouf", parce que je sais tout…

Non, plus sérieusement, j'en savais rien, j'avais confondu…

 

Alors là, je me sens obligée de mettre la casquette à réfléchir sur la vitesse supérieure. Et oui, mon handicape qui consiste à mélanger les noms, les titres de livres, à en oublier les histoires à peine le bouquin fermé et à ne jamais me souvenir de quoi que ce soit de toute façon, ça n'aide pas vraiment à briller en société.

Cela dit, maintenant que j'y réfléchi un peu, Handke, ça m'évoque les années 70', tous ces allemands (pardon, germanophones) contestataires, tellement choqués par la guerre de leurs ancêtres qu'ils sont plus à gauche et pacifistes que le commun des mortels. J'ai dû me tromper encore une fois.

 

C'est seulement alors que les explications arrivent. Sur le site Internet d'inventaire-inventions, qui présente, en ligne et gratuitement de courts textes d'auteurs afin de les faire découvrir, il y a un texte d'une certaine Louise L. Lambrichs, intitulé Le cas Handke.

 

Choquée comme beaucoup de voir, en 1996, l'écrivain s'engager publiquement dans la défense de Milosevic et le soutien des Serbes, elle s'interroge: "Pourquoi Handke prend-il une telle position ?"  Mais plutôt que d'y voir, comme la plupart de ses contemporains, un homme qui avait toujours refusé de s'engager et qui, le jour où il se décide à le faire, disjoncte, elle décide de disséquer son œuvre afin de trouver les preuves irréfutables "qu’au fondement de son œuvre comme de son engagement, c’est la même logique qui fonctionne" et que le monde qu'il décrit dès ses premiers livres est "un monde à la fois clos et éclaté, angoissant, violent, où rien ne fait sens. Un monde désubjectivé, pourrait-on dire. Évidemment, tout le monde n’est pas porteur d’un pareil monde intérieur. Il faut bien qu’il y ait des raisons, n’est-ce pas."

 

J'ai lu son texte d'un œil distrait c'est vrai. La façon dont il est présenté n'aide pas beaucoup non plus étant donné que je n'ai pas encore réussi à déterminer si le texte a été amputé de certains passages ou si certaines phrases ont été mélangées (un peu des deux sans doute). Mais je suis tout de même obligée d'avouer être restée sceptique face à son argumentation. Peut-être ai-je raté quelque chose…

 

En gros, elle y explique que toutes les réponses se trouvent dans sa biographie.

 

"D’accord. Tu admets, je suppose, l’idée que nous sommes tous déterminés par notre histoire, plus ou moins agis par elle, façonnés par nos expériences précoces, et que si Handke, par exemple, avait été élevé par mes parents, ou dans une famille croate ou sicilienne, il ne se serait pas engagé de la même façon ni sur le même mode?"

 

Et puisque le livre écrit peu après le suicide de sa mère est ce qui se rapproche le plus d'une autobiographie, c'est principalement là qu'elle y puisera toutes les réponses. Pour elle, la clé se trouve dans Le malheur indifférent.

 

"Maria Handke, tu penses bien que tout le monde s’en moque. Si elle n’était pas la mère de Peter, personne n’en aurait jamais entendu parler. Donc, ce qui compte, c’est lui. L’écrivain. En nous parlant de sa mère, il ne nous parle que de lui. Au-delà du texte, c’est cela que j’écoute. Ce qu’il dit. La façon dont il en parle. Tu comprends ?"

 

Heu, oui, je comprends, enfin heu, peut-être, heu, mais est-ce vraiment si simple?... Qu'à cela ne tienne, j'ai relu le livre.

 

Lorsque Handke parle du fait que dans sa famille on a voté oui à l'Anshluss (ce qui n'est pas une spécificité de sa famille puisque plus de la majorité des autrichiens sont dans ce cas) puis qu'il décrit les foules en liesse qui accueillent Hitler, pour elle, c'est une réécriture de l'histoire et de la propagande ! Franchement, je ne vois pas ce qu'il y a d'étonnant à décrire de telles scènes. Je ne suis pas spécialiste de la période mais est-ce que ça ne s'est pas du tout passé comme ça? Quant à dire qu'il s'agit de propagande… Progande pour quoi et pour qui? Il a écrit ce livre en 1975!

 

Il mentionne ensuite que sa mère a fait partie d'une sorte de groupe de jeunesse hitlérienne et que pour la première fois de sa vie, elle a eu l'impression de valoir quelque chose.

Pour Limbrichts, sa mère a été séduite par Hitler, et plus encore, "ce texte donne le sentiment vague que Handke est aussi un peu séduit par Hitler!" (Où quand et comment, elle ne le dit pas, c'est tellement évident… Ah bon? ben j'ai pas eu l'impression, moi!)

Moi en lisant ce passage, j'ai plutôt eu le sentiment que le fils, gêné du passé de sa mère tentait d'expliquer comment, comme tant d'autres, elle a pu être séduite. En remettant ce passage dans ce contexte, Handke insiste bien sur le fait que lorsqu'elle a voulu étudier, par exemple, sa famille l'en a empêché et qu'elle avait une estime d'elle-même très très basse.

 

 

Mes les arguments plus convaincants les uns que les autres continuent à fuser: "Je te signale au passage que Milosevic est aussi fils d’une mère suicidée." Si je puis me permettre une petite remarque: So what?

 

Puis a 22 ans, en pleine guerre, elle tombe amoureuse d'un petit officier allemand appartenant au parti. Il est marié, s'en suis une grossesse. Son seul amour, c'est le géniteur de Handke. Peu avant d'accoucher de Peter Handke, elle épouse Bruno Handke pour donner un père à son fils. Elle ne l'a jamais aimé. 20 ans après, elle conserve la nostalgie de son grand amour avec son petit employé de caisse d'épargne, rond, chauve et nazillon.

 

Donc puisque ce géniteur, qu'il a à peine connu était membre du parti (très étonnant à l'époque et pratiquement du jamais vu), alors "Handke, à son insu, paraît être le jouet de ce mécanisme qui l’amène à prendre, finalement, des positions comparables à celles de son père, ce père qui ne lui a pas transmis son nom et dont il tait le nom".

 

C'est vrai, s'inquiète t-elle. Pourquoi ne parle t'il jamais de son père? Heureusement, Freud est là pour nous donner des réponses et la voilà qui nous parle de refoulement… Car oui, Peter Handke n'accepte pas avoir une admiration secrète pour son père et ne se rend même pas compte qu'inconsciemment, il reproduit le modèle politique du père!

Et si, comme il le décrit dans son livre, c'était parce que son père était un personnage terne, plutôt laid, désabusé et qu'il a eu du mal à en faire un héro?

 

D'ailleurs, elle apporte la preuve formelle de cette obsession (refoulée hein, attention) qu'il a avec la personnalité de son père. Quand il l'a rencontré, la première fois, avec sa mère, il se tenait à l'écart, près du juke-box et pendant la conversation, il a appuyé sur Devil in Disguise d'Elvis Presley! Et bien figurez-vous que plus tard, Handke a écrit un essai sur le Juke box! Non?????????? Si!

 

Si c'est pas de la preuve, ça, alors je ne m'y connais pas. Et voilà, la boucle est bouclée.

 

Voici donc l'impression finale que m'a laissé cet essai: celle d'un obstination suspecte qui fonctionne sur des arguments relevant du niveau de la théorie du complot. Je ne suis pas convaincue une minute et malheureusement, je ne sais toujours pas ce qui a poussé Peter Handke à prendre de telles positions. S'il y a des traces d'une idéologie fascisante dans ses ouvrages, il va falloir demander à quelqu'un de plus habile ou alors de moins acharné de s'occuper de les déceler.

Cela dit, c'était une belle occasion de relire Le malheur indifférent. C'est un beau livre, douloureux. J'en ai trouvé deux, trois autres de lui dans ma bibliothèque, je vais peut être les lire puisque je suis sur ma lancée.

 

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